Une étude scientifique récente montre une acidification importante due au CO2 des eaux baignant la côte ouest du continent américain. « L’acidification des océans pourrait avoir une incidence sérieuse sur la vie marine du plateau continental dès maintenant, » avertissent les auteurs de l’étude. Les modèles climatiques prédisaient que ce phénomène ne serait pas observé avant la fin du siècle.
Sandi Doughton, Seattle Times, 25 mai 2008
Une équipe scientifique dirigée par des chercheurs de Seattle a été stupéfaite de découvrir que de vastes étendues d’eau de mer acidifiée sont déjà présentes le long de la côte Pacifique des USA en raison des émissions de gaz à effet de serre qui bouleversent l’équilibre chimique des océans.
Les modèles climatiques prédisaient que ce phénomène ne serait pas observé avant la fin du siècle.
Les mesures effectuées par les scientifiques sur le littoral, de l’île de Vancouver à la pointe de Baja en Californie, ont été publiées jeudi dans le journal en ligne Science Express. Elles apportent pour la première fois la preuve que les eaux acidifiées ont atteint le plateau continental où vivent la plupart des espèces maritimes.
Au nord de la Californie, l’eau chargée en acide n’était distante que de quatre milles marins de la côte [1].
« Ce que nous avons trouvé ... est vraiment étonnant », déclare l’océanographe Richard Feely, qui appartient au Pacific Marine Environmental Laboratory de Seattle, relevant de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA). « Cela signifie que l’acidification des océans pourrait avoir une incidence sérieuse sur la vie marine du plateau continental dès maintenant. »
Tout au long de la côte, les scientifiques ont détecté des régions où l’eau était assez acide pour dissoudre les coquilles de palourdes et les squelettes des coraux et d’un grand nombre de minuscules créatures qui sont à la base de la chaîne alimentaire marine. L’eau acide peut également tuer les œufs de poissons et un large éventail de larves marines.
« Tout les écosystèmes marins sont susceptibles d’être affectés », déclare le co-auteur de l’étude, Debby Ianson, un océanographe canadien de Fisheries and Oceans.
Bien qu’il n’ait pas reçu autant d’attention que le réchauffement de la planète, l’acidification des océans est un autre aspect du même phénomène. L’augmentation de la concentration dans l’atmosphère du dioxyde de carbone émis par les centrales électriques, les usines et les véhicules qui provoque le réchauffement climatique est également responsable de l’augmentation de l’acidité des océans.
Normalement, l’eau de mer est légèrement alcaline. Lorsque le dioxyde de carbone présent dans l’atmosphère se dissout dans l’eau, il forme de l’acide carbonique. Ce processus prive également l’eau de carbonate, un ingrédient clé dans la formation du carbonate de calcium présent dans les coquilles des animaux marins.
M. Feely estime que depuis la révolution industrielle, lorsque l’homme a commencé à émettre des quantités massives de dioxyde de carbone, les océans ont absorbé 525 milliards de tonnes provenant des gaz à effet de serre d’origine humaine, soit environ un tiers du total répandu dans l’atmosphère au cours de cette période.
En capturant une partie de ces émissions de dioxyde de carbone, les océans ont modéré l’élévation de la température due au réchauffement de la planète. Mais ce rôle a un prix : une augmentation de plus de 30% de leur acidité.
L’eau acidifiée ne constitue pas une menace directe pour l’homme. « Nous ne parlons pas ici d’acide de batterie », précise le co-auteur Burke Hales, un océanographe de l’Oregon State University.
Sur l’échelle pH, qui mesure l’acidité, les matières fortement alcalines telles que les produits de nettoyage de four ont une valeur avoisinant 13. L’Acide chlorhydrique a un pH de 1. L’eau de mer se situe en général autour de 8,1. L’eau plus acide, que les scientifiques trouvent au large de la côte du Pacifique a une valeur de 7,6 sur l’échelle de pH. Cette différence peut sembler faible, mais elle représente un triplement de l’acidité, indique M. Hales.
Jusqu’à présent, les chercheurs pensaient que les eaux les plus acidifiées restaient confinées au fond des océans, car l’eau froide qui contient plus de dioxyde de carbone s’enfonce. Les eaux des profondeurs sont aussi naturellement riches en dioxyde de carbone, qui est un sous-produit de la désintégration du plancton.
M. Feely et son collègue de la NOAA Christopher Sabine avaient déjà constaté que les zones d’eau acidifiée s’étendent et se rapprochent de plus en plus de la surface depuis que les océans absorbent plus de carbone en raison de l’activité humaine.
Lors des recherches effectuées sur la côte du Pacifique l’année dernière, une équipe composée notamment de MM. Feely et Sabine avait découvert que les remontées d’eau se produisant le long de la côte Ouest au printemps et au début de l’été transportent l’eau acide sur le plateau continental.
« Je pense que c’est une alerte rouge pour nous, parce c’est juste à notre porte, sur la côte Ouest », avertit Victoria Fabry, une spécialiste de la biologie marine de la California State University San Marcos. « Cela nous indique que nous avons vraiment besoin de plus de surveillance pour savoir ce qui se passe. »
Le climatologue Ken Caldeira, de la Carnegie Institution de l’Université de Stanford, constate que ces nouvelles observations soulignent les limites des modèles informatiques.
« C’est un autre exemple où ce qui se passe dans le monde naturel semble se dérouler beaucoup plus vite que ce que nos modèles climatiques prévoyaient ».
Et les scientifiques mettent en garde : le pire est à venir.
Un réseau de courants marins transporte l’eau des océans dans le monde entier. Les remontées d’eau acide apparaissant le long des côte aujourd’hui ont été en contact avec l’atmosphère il y a environ 50 ans, lorsque les niveaux de dioxyde de carbone étaient beaucoup plus faibles qu’ils ne le sont actuellement. Cela signifie que l’eau qui remontera des profondeurs au cours des prochaines décennies aura absorbé plus de dioxyde de carbone et sera encore plus acide.
« Nous avons l’équivalent de 50 ans d’eau de mer qui a déjà quitté la « station » et se dirige vers nous », juge M. Hales. « Chaque année va être un peu plus corrosive que la précédente. »
Sur le web
Science Express Evidence for Upwelling of Corrosive "Acidified" Water onto the Continental Shelf
The absorption of atmospheric carbon dioxide into the ocean lowers the pH of the waters. This so-called ocean acidification could have important consequences for marine ecosystems. In order to better understand the extent of this ocean acidification in coastal waters, we conducted hydrographic surveys from central Canada to northern Mexico. We observed seawater that is undersaturated with respect to aragonite upwelling onto large portions of the continental shelf, reaching depths of approximately 40 to 120 m along most transect lines and all the way to the surface on one transect off northern California. While seasonal upwelling of the undersaturated waters onto the shelf is a natural phenomenon in this region, the ocean uptake of anthropogenic CO2 has increased the areal extent of the affected area.